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  • Justine Virideau Falzone

La découverte du voyage à vélo... et de moi-même #3

Mis à jour : juin 10

Troisième et dernière partie : l'année 2020





Après les péripéties précédentes et d'autres non racontées dans les deux premières parties de l'article, nous voici en 2020.


J'ai un nouveau vélo tout neuf, une nouvelle configuration testée et approuvée lors de petits périple de quelques jours pendant 1 an et demi. Je suis fin prête pour reprendre le tour de France raté.


Avant cela, je prends la route en juin pour une boucle Orange-Nice-Orange. Je pars avec tout le matériel du tour de France histoire de vérifier que tout va bien, le poids, si tout fonctionne, si j'ai besoin de tout, ou pas.

Cette petite semaine sera sublime : une belle traversée du Luberon, un passage par la "corniche d'Or" avec sa magnifique vue sur le massif de l'Esterel d'un côté et la mer de l'autre, une route et des plages pratiquement vides des touristes vu la saison, de beaux bivouacs. On vient d'être déconfiné, ce périple me fait un bien fou et me motive encore plus pour celui de l'été. Je ne rencontrerais aucun problème.






Et voilà qu'arrive le 12 juillet et mon grand départ.





Comme d'habitude, je pars de la maison. Je commence par aller vers le nord, en roulant dans la Drôme en parallèle de la Viarhôna que j'attraperais au niveau de Montélimar, pour ensuite prendre la Dolce Via en Ardèche, que je connais déjà, et qui me permettra de vraiment commencer le voyage aux portes de la Haute-Loire.





C'est dans ce département que tout va réellement commencer et je m'attaquerais pour la première fois à de fortes montées.


Les cieux décident de me tester dès que j'entre dans ce département. Une énorme averse me tombe dessus en pleine ascension au milieu de nombreuses voitures et je n'ai pas d'autres choix que d'avancer en poussant et même de m'arrêter presque dans un fossé pour m'abriter sous ma bâche. Quoiqu'il en soit, je confirme du coup que mes sacoches sont parfaitement étanches ! Ces anglais, ils s'y connaissent en pluie...





Je passerais une de mes pires nuits de ce voyage. Après 12h de pluie, j'arrive à la tombée de la nuit à l'entrée d'une petite ville sans trouver où bivouaquer correctement. Peu importe, il pleut encore, je me jette sous le premier abri bus que je vois, au bord de la route principale. Je suis trempé, tout est trempé, je n'ai pas envie de bouger, puis il y a des toilettes juste à côté. Toute la nuit je serais réveillé par les phares de voitures venant d'en face, un monsieur me surveillera toutes les heures depuis sa fenêtre : normal, c'est carrément le squatte ! J'ai étendu toutes mes affaires, sorti la popote, bref j'imagine de quoi je devais avoir l'air pour les habitants aux alentours.


Le lendemain la pluie s'arrête enfin. Encore trempé et pas du tout reposée, je pars de mon abri bus pour me retrouver à l'entrée d'une route qui grimpe soudainement. Lorsque je vois la borne indiquant que cette route a été une étape du Tour de France, je me demande : "mais qu'est-ce que je fous là" ! En tant que cycliste des plaines assumée, je sens que je suis devant ma première difficulté.





J'avance doucement, surement pas à plus de 6 km/h, lorsque d'un coup sec la pente se raidie. Impossible de pédaler. Je descends du vélo et me voici à pousser sur cette route que l'on nomme le Mur d'Aurec. Plus j'avance, plus la pente devient... pentue. Les arbres autour de moi disparaissent pour laisser place à une vue sur la région et les prairies de chaque côté de la route accueillent des troupeaux de vaches. L'un des troupeaux s'approche de moi pendant une pause. Et me voilà à parler aux vaches. Je leur parlerais jusqu'au sommet, car elles me suivront à chaque pas que je ferais. Lorsque je m'arrête, elles s'arrêtent. Lorsque j'avance, elles avancent. Une drôle de compagnie qui m'aura finalement bien aidé à supporter cette montée.

Arrivée en haut, je me retourne pour regarder d'où je viens, et là je tombe en admiration extrême. L'horizon est infini. Je vois tout, des villes, des plaines, des champs, des coins de verdures indiquant de nombreuses forêts. Je suis frigorifié mais heureuse. Ce paysage me coupe le souffle, toutes mes émotions se bouscules. Entre la fierté d'être arrivé en haut, l'étrange plaisir que j'ai prit à pousser, le rire incontrôlable d'avoir fait la route avec les vaches, je sais désormais pourquoi je suis là. Pourquoi je fais ça. Jamais je me suis sentie aussi détendu, aussi zen, aussi heureuse. L'intensité de toutes ces émotions me submerge et je retiens des larmes.

C'est ici, en haut du Mur d'Aurec, que mon vélo a prit du grade : de Richard, il est devenu Richard 1er. Pourquoi ? Aucune idée.



Les copines de route.



Je remonte sur le vélo, presque à contrecœur, et j'arrive au prochain village où je mangerais le meilleur hamburger de ma vie. Le fils du boulanger est éleveur de vaches pour leur viande, la fille du boulanger est mariée à un fromager, la femme du boulanger a un immense potager. Mélangez tous ces savoir-faire et vous aurez une idée de ce que j'ai mangé !


Plusieurs jours et plusieurs km plus loin, j'arrive dans les gorges de la Loire qui seront fort agréables. Très peu de camping-cars, une belle vue sur ce fleuve que je ne connais pas encore, et me voici à l'entrée de la véloroute de "La Loire à vélo".





Je m'ennuierais longtemps sur cette Loire à vélo. Trop de lignes droites à mon goût, sauf que mine de rien, ce plat tout droit me repose énormément. J'avance vite, très vite. Je dors bien, très bien.

La visite d'Orléans, point le plus au nord de mon voyage, m'apportera du plaisir au milieu de cette monotonie. Vraiment, la cathédrale est à voir ! J'en profite pour faire un selfie avec Jeanne d'Arc, mission que ma donné ma grand-mère.



(ok ce n'est pas le selfie, juste Jeanne)


La traversée de Tours sera particulièrement désagréable. J'ai détestée cette piste cyclable en plein milieu de la grande avenue, entre les bus et les voitures. Gros soulagement lorsque j'arrive dans un parc qui me fait sortir de la ville.

Et là, c'est le drame.

Enfin, pour moi.



La vue du matin à la sortie de la tente.


Je suis désormais sur l'itinéraire de l'eurovelo 3, appelé pour la partie française la Scandibérique. Comme pour la Loire à vélo où je suis passé par la partie la plus fade (car elle devient plus intéressante ensuite parait-il), je passerais sur la portion la plus "horrible" de tout cet itinéraire européen. Je croise une famille allemande ne parlant pas français qui me demande par de grands gestes si ils sont sur la bonne route, ils font également l'eurovelo 3 dans l'autre sens que moi. Je leur dit que oui et ils me précisent, toujours pas des gestes, que de là où ils arrivent, ça grimpe et ça descend. Ils avaient l'air épuisé, les enfants avaient une tête de 6 pieds de long, et madame n'était franchement pas de bonne humeur. Sur le moment, je n'en tiens pas compte, je me dit juste qu'ils sont fatigués du voyage. Trois jours plus tard, je serais exactement dans le même état qu'eux !


En effet, 160 km de "montagnes russes" m'attendaient. Je les attaquerais en début d'après-midi, sans savoir que j'en aurais plus plusieurs jours. A la fin du second jour, je commence à craquer. Pas (encore) complètement. Les montées et les descentes sont très courtes, sans aucun arrêt, aucun plat, jamais. C'est fatiguant physiquement. Puis petit à petit, fatiguant psychologiquement. Je n'avais encore jamais pédalé sur ce genre de route, encore moins plusieurs jours d'affilés. C'était pour moi la première fois que j'étais confronté à ça. J'avais enfin commencé à sortir de ma "zone de confort" lors de la traversée de la Haute-Loire, là j'en sortais carrément.





Le troisième jour, c'est le drame : je craque complètement. Je suis assise sur la bord de la route, en larmes, épuisée mentalement. J'en ai marre. Je veux sortir de là. Mais c'est partout pareil tout autour. Je ne croise aucun cycliste, aucun voyageur. Personne ne fait la Scandibérique, et ça se comprend. Je ne supporte plus ces montées de 200m pour descendre sur 200m pour remonter sur 150m pour redescendre sur 100m, etc, etc. Je me lâche sur les réseaux sociaux. Je râle. J'engueule les gens (pardon !!!!). Je m'énerve. J'ai envie de rentrer chez moi.

Physiquement tout va bien. Je ne ressens absolument pas le besoin de me reposer, de m'arrêter. Mentalement, c'est le bout du bout. Je suis dans un état lamentable. Seule. Personne avec moi pour pouvoir se soutenir l'un l'autre mentalement. Je crie sans que personne ne m'entende. Je n'ai qu'une envie, vite très vite sortir de là. Je suis particulièrement impatiente que cette route se termine. Pourtant, elle est belle. Je passe par de très beaux villages et hameaux. Sauf qu'au bout d'un moment, je ne regarde plus autour de moi. Je suis totalement fermée.





Depuis le début de ce manège insupportable, donc depuis 3 jours, je vois parfois un chemin pour randonneur sortant des bois d'un côté pour y rentrer de l'autre en traversant la route. Je ne sais pas pourquoi, mais lors de mon pétage de plomb, une fois que les larmes se sont arrêtées, j'ai prit mon téléphone, je me suis géolocalisé et j'ai regardé ce chemin que je croisais régulièrement. Ca m'intriguais. Je me rends compte qu'il est pratiquement en parallèle de ma route. Je m'y enfonce pour trouver un coin pour le bivouac du soir. Au bout de quelques kilomètre, je pars en éclats de rire énorme. A la fois nerveux mais surtout franchement sincère : oui ce chemin est tout plat, aucune montée, aucune descente, et il est là depuis le début, depuis 3 jours, en parallèle de moi. Dire que j'aurais pu le prendre et m'éviter tout ce drama... Il vaut mieux en rire en effet !





L'arrivée sur la fantastique voie verte Galope Chopine me guérira de ce passage difficile pour mon petit niveau physique et mentale de cycliste. Jamais je n'ai été aussi contente de rouler sur une voie verte. Je ne sais pas si c'est le soulagement d'être sorti des montagnes russes, mais je la trouve magnifique, très verte, intéressante, nature. Elle m'amènera jusqu'à Angoulême où je retrouverais enfin le plaisir du voyage. Je n'ai plus envie de rentrer, j'ai envie de continuer.





Après une belle arrivée très matinale à Saint-Emilion et la visite du village, je vais en direction du canal de la Garonne qui va commencer à me ramener vers l'est. Je m'ennui un peu rapidement et rigole toute seule sur mon vélo en me disant que, finalement, ces montagnes russes m'apportaient un peu d'action. Une fois sur le canal du midi, je ferais la partie que je ne connais pas et lorsque j'arrive où je suis déjà passé 3 ans auparavant, je quitte le canal pour prendre les petites routes parallèles, en totale impro. Le coin est très beau, la région est intéressante, j'en vois plus que si j'étais resté sur le canal, que je retrouve quand même le soir pour dormir.






Et me voici de retour sur le bord de la méditerranée. Je flâne. Je prends mon temps. Je mange des glaces, des fruits de mer. Je prends des petits déjeuner soit les pieds dans l'eau, soit sur les ports en compagnies des vacanciers en bateau. Je suis en terrain connu. Et ca sent la fin du voyage.





Le dernier jour, je ferais mon record de km en une journée : il était de 135 km (le jour de mon arrivée à Nice en juin), le voici qui passe à 152 km. Je ne sais même pas comment j'ai fait. Je sais juste qu'en fin de journée j'étais à seulement 50 km de chez moi et je trouvais ça absurde de dormir dehors alors que j'étais si proche de mon lit que je n'avais pas vu depuis 26 jours. Alors j'ai continué. Je suis arrivée à 23h30 à la maison, épuisée, heureuse, musclée, bronzée, avec l'envie de déjà repartir. Et pourquoi pas me refaire des montagnes russes ?!





Bilan : 2080 km - 26 jours - 60% sur véloroute et 40% en improvisation - 4 nuits en camping - 21 nuits en bivouac - 11 pellicules (!) - plus de 1400 photos numérique - une seule crevaison - 0 problème technique - des centaines de litres de café et de larmes, que ce soit de joie, de fatigue, d'admiration, de nerfs.

Ce voyage m'aura tout apporté, en multipliant par 10 le plaisir et l'intensité des voyages précédents. Ce voyage m'a permis de savoir où sont mes limites et surtout si j'ai envie de les dépasser ou pas. Ce voyage était simple et compliqué. Ce voyage m'a fait comprendre que je continuerai à voyager à vélo encore de nombreuses années. Ce voyage m'a montré que je pouvais me dépasser. Ce voyage m'a appris que je pouvais à la fois craquer de fatigue tout comme pleurer de joie sans en avoir honte comme avant. Ce voyage était mon vrai premier voyage à vélo.






























A suivre.

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